Dépendance et addiction

Le développement du concept d’addiction est récent et contemporain à la progression des addictions dans notre société. Plusieurs auteurs considèrent que la société moderne est addictogène[1] dans ce sens qu’en attribuant une importance sans précédent à l’autonomie individuelle et à la valorisation narcissique elle distord les liens objectaux, qu’elle abolie les limites, qu’elle prône la recherche de plaisir immédiats, qu’en donnant priorité aux images au détriment de la mise en récit, elle favorise la réalisation immédiate du désir, qu’elle génère le vide identificatoire. Il y a plus de cent ans, Sigmund Freud évoquait dans le contexte d’un autre « Malaise dans la civilisation » la fonction prothétique des toxiques. Depuis de nombreux psychanalystes se sont attachés à comprendre la fonction des addictions dans le fonctionnement psychique et à rechercher la causalité psychique de la dépendance.

Comprendre l’addiction et son rôle dans le fonctionnement psychique et leur signification psychopathologique est nécessaire pour de définir une approche clinique adaptée.

 

Émersion de la notion d’addiction

La notion de l’addiction a été introduite en psychopathologie pour regrouper sous cette appellation les tableaux cliniques connus auparavant en tant que des dépendances distinctes : à l’alcool, aux drogues, au tabac. La notion de « dépendance » est elle-même d’apparition récente en psychopathologie. En effet, ce n’est que dans les années 1950 que la notion de la dépendance fut recommandée par l’OMS pour remplacer celle d’« accoutumance », de « toxicomanie » et d’ «alcoolisme». Progressivement, le concept d’addiction englobe également les addictions sans substance[2], appelées aussi les addictions comportementales : au jeu, au sexe, au sport, aux achats, à Internet ainsi que la dépendance relationnelle puis l’anorexie et la boulimie, en autres.

Malgré le fait que les communautés scientifiques et les praticiens s’interrogeaient sur la pertinence d’un tel regroupement, de son intérêt clinique et thérapeutique et sur sa valeur heuristique par rapport à la notion de la dépendance, il a trouvé une application pratique dans l’organisation institutionnelle des soins qui depuis la première décennie du XXI siècle s’organisent dans les CSAPA (Centres de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie) qui englobent les anciens CCAA (Centre de Cure Ambulatoire en Alcoologie) et CSST (Centre de Soins Spécialisés Aux Toxicomanes).

Alors que dans les pays anglo-saxons le terme « addiction » était utilisé dans le contexte de la psychologie du moi et de la psychologie cognitive dans les années 1970, en France c’est la psychanalyste  Joyce McDougall qui introduit la notion dans son ouvrage « Le plaidoyer pour une certaine anormalité » publié en 1978. Elle compare  la sexualité addictive aux autres addictions qui sont pour elle des exemples « d’un objet pris comme substitut maternel ».[3] D’origine Néo-Zélandaise (donc anglophone) J. McDougall fait une découverte étymologique qui la pousse à privilégier le terme anglais d’addiction » au terme français « toxicomanie ». Elle explique dans « Théâtres du Je » :

« J’ai choisi le terme anglais d’addiction, plutôt que son équivalent français de « toxicomanie », parce qu’il est plus parlant du point de vue étymologique.  « Addiction » renvoie à l’état d’esclavage, donc à la lutte inégale du sujet avec une partie de lui-même, tandis que la toxicomanie indique un désir de s’empoisonner.  Or, telle n’est pas la visée originelle dudit « toxicomane ». Pour l’« addicté » (que son addiction soit boulimique, tabagique, médicamenteuse, alcoolique ou celle des opiacés), son objet n’est pas vécu comme mauvais ; au contraire, il est recherché comme recelant tout ce qui est « bon », tout ce qui, dans des cas extrêmes, donne sens à la vie »[4].

  1. McDougall se réfère au terme anglais de “addiction” qui vient du latin addico, addicere, addixi, addictum, signifiant “dire à”, “adjuger, et qui en droit romain désignait le fait qu’un individu incapable de payer ses dettes se trouvait “adonné” à son créancier. Ce dernier avait alors le droit de disposer entièrement de sa personne comme d’un esclave. Il s’agit, en quelque sorte, de donner sa personne, son corps en gage pour une dette impayée.

Les termes dérivés addictio signifiant “adjudication, “assujetissement et “addictus”, participe passé signifiant “adjugé qui désignait l’esclave ont servi à J. McDougall  d’inspiration pour développer le concept de la personne dépendante qui serait esclave d’une seule solution pour échapper à la douleur psychique. La dette impayée, léguée par l’environnement dont la faillite a mis en échec le  développement du futur sujet addicté et l’a amené à s’appuyer sur la prothèse « addictive » pour palier au défaut de l’intériorisation de la fonction soignante.

Lire aussi : Addiction et souffrance psychique

[1] Voir les travaux de Pedinielli, de Jeammet et Corcos, de Morel.

[2] Freud évoquait déjà l’addiction sans substrat matériel en décrivant la passion du jeu chez Dostoïewski. Il la comprenait comme manifestation symptomatique, l’autopunition liée à la culpabilité dans le cadre d’une névrose obsessionnelle. « Dostoïevski et le parricide » dans « Résultats, idées problèmes II, PUF, 1992, p 161-179.

[3] McDougall, J. « Plaidoyer pour une certaine anormalité », Gallimard, Paris, 1978, p 198-199

[4] McDougall, J. Théâtres du Je, Gallimard, Paris, 1982, p75