Addiction et fonctionnements limites

L’addiction est considerée être le paradigme des fonctionnements limites. Elle se caractérise par la difficulté de représentation et d’élaboration des conflits sur la scène psychique qui provoque la rupture de l’enveloppe psychique et la nécessité de passer par un objet extérieur. Les sujets addictés présentent des troubles de l’identité avec les limites entre le Moi et l’objet flou, le faux self adaptatif, les difficultés dans les relations affectives (le sujet oscille entre l’abandon et l’intrusion). Les relations sont marquées par l’anaclitisme qui interdit la résolution du conflit d’ambivalence avec l’objet. La problématique addictive, comme celle des fonctionnements limites, est infiltrée de la vulnérabilité narcissique et du risque du développement de la dépression qui en découle. Les décompensations dépressives dominent la majorité des tableaux cliniques. La dépressivité, l’angoisse, le vide, la destructivité, la détresse, voire le désespoir, les tentatives de suicide. Pour échapper à la double dépendance affective et addictive l’addicté recours au passage par l’acte suicidaire qui peut devenir compulsif.

Nous sommes frappés par l’attirance pour le suicide chez nos patients, suivie ou pas de passage à l’acte.

Nous avons systématiquement été confrontés à ce désir de mort dans le suivie de Camille. Elle nous a été adressée par son hépatologue, qui s’inquiétait de son état somatique dont la moindre aggravation aurait engagé le pronostic vital. Ceci était en lien avec les alcoolisations massives et répétées. Lorsque nous l’avons rencontrée, elle présentait une cirrhose alcoolique, des hémorragies digestives à répétition, des varices œsophagiennes, un reflux gastro-œsophagien, une épilepsie, une broncho pneumopathie chronique obstructive post tabagique et de l’asthme. Les comptes rendus évoquaient les TCA avec manque d’appétit et vomissements non provoqués. Décrite comme non-observante des traitements médicaux, Camille refusait de prendre un traitement antidépresseur qu’elle trouvait inefficace et dangereux pour sa santé et surconsommait des benzodiazépines. Elle présentait des crises d’angoisses et des malaises à répétition qui signaient les alcoolémies entre 3,5 g et 5,8 g. Les urgentistes décrivaient un « vécu de poids dans la poitrine » et des « conversions ». Dans les antécédents familiaux, ils ont noté une dépression maternelle et l’alcoolisme d’un frère qui était connu dans le service. On notait aussi plusieurs fugues lors des hospitalisations et des urgences précédées de nombreuses tensions dans les relations avec les équipes soignantes. Cet ensemble provoquait des contre-attitudes du personnel soignant. Elle se plaignait d’aboulie, d’asthénie et d’insomnie. A chaque passage aux urgences, elle évoquait des idées suicidaires et l’impossibilité de leur réalisation « je ne peux pas à cause de la mère ». Elle exprimait systématiquement le désir de mort lors de nos entretiens. Face à ce tableau clinique, il a été décidé de proposer à Camille un suivi par un binôme de professionnels composé d’un médecin psychiatre et d’un psychologue. Les premières rencontres ont été éprouvantes. Camille présentait une aphonie sélective lors des entretiens. Il nous a été particulièrement difficile d’aborder les éléments de son histoire. Laborieusement, elle nous a décrit une vie équilibrée autour d’un travail et d’une relation amoureuse stable pendant 12 ans. Cette vie s’était arrêtée suite au suicide d’un de ses frères et Camille s’était effondrée à l’âge de 40 ans. Lire la suite