Addiction comme aménagement défensif

Addiction apparaît aujourd’hui comme aménagement défensif contre la souffrance psychique.  Le concept d’addiction s’est développé parallèlement dans le champ de la nosographie psychiatrique et dans celui des écrits psychanalytiques. Nous allons nous limiter à présenter les investigations psychanalytiques, en renvoyant le lecteur intéressé par la place d’addiction dans les classifications psychiatriques au très exhaustif  travail de Marie-Madeleine Jaquet et Alain Rigaud sur l’émergence de la notion d’addiction.

Depuis Freud, en passant par Sandor Ferenczi, Otto Fenichel, Sandor Rado, Edward Glover ou encore Margaret Little, plusieurs psychanalystes ont posé les bases de la compréhension du fonctionnement psychique qui sous-tend les addictions.

Malgré le peu d’intérêt théorique pour la question de la dépendance (qui semble l’avoir trop touché sur le plan personnel pour qu’il ait pu l’élaborer), Freud a donné au détour de ses écrits quelques éléments de compréhension. Ainsi, dans Deuil et Mélancolie il propose de comprendre l’addiction comme une « suppression des dépenses de refoulement, obtenue par des moyens toxiques ». Plus tardivement, dans Malaise dans la civilisation, en qualifiant les toxiques de « briseurs de soucis », d’« échafaudages de secours », de « méthode chimique », « l’une des plus intéressantes méthodes de protection contre la souffrance », Freud reconnaît la fonction protectrice des processus d’addiction.

Cette piste, parmi d’autres qu’il a données, se rapproche des conceptions récentes selon lesquelles les toxiques auraient un rôle de solution prothétique contre la douleur psychique permettant au sujet de faire l’économie du travail psychique.

Cette conception de la fonction économique de l’addiction dans le fonctionnement psychique comme protection contre les angoisses a été développée par  Edward Glover. Elle sera reprise et enrichie notamment par Margaret Little qui souligne que le soulagement de la souffrance psychique apporté par les produits psycho-actifs peut mener à la mise en acte compulsive qu’est la dépendance addictive.

Joyce McDougall a pu, à partir de sa pratique clinique, élaborer une conception  de l’addiction comme aménagement défensif.

Fonction autothérapeutique des addictions

Cette fonction autothérapeutique de la dépendance en tant que réponse à des difficultés d’élaboration de la séparation avec l’objet libidinal, aux défaillances des assises narcissiques et des auto-érotismes est également soulignée par Philippe Jeammet. « Le sujet a trop besoin de ses objets pour pouvoir tolérer la dépendance [à l’objet libidinal] et s’autoriser une attitude de réceptivité et des mouvements d’introjection. »[1] Pour sauvegarder son identité fragile, pour éviter la dépendance psychique à l’autre qui lui devient insupportable, le sujet recourt à un objet externe, essayant d’exercer une emprise sur ce substitut objectal qui, paradoxalement, prendra l’emprise sur le sujet entraînant sa dépendance. C’est ce qui peut expliquer l’apparition de ces conduites de dépendance à l’adolescence, période de réaménagements du processus de séparation-individuation. Elles résultent d’une défaillance de ce processus et de l’impossibilité de son réaménagement lorsqu’une « seconde chance » se présente à l’adolescent. Le paradoxe de l’adolescent souligné par Philippe Jeammet c’est que son «appétence objectale» fait peser une menace sur son narcissisme et son sentiment d’autonomie. Plus le narcissisme du sujet est défaillant et plus l’objet sera perçu comme potentiellement menaçant. La tentation est grande de le remplacer par un objet extérieur. Le sujet devient dépendant lorsque ces conduites utilisant la réalité perceptivo-motrice comme contre-investissement d’une réalité interne défaillante deviennent une forme de réponse prédominante. Comme tous les mécanismes de défense, la fuite addictive ne devient problématique qu’à partir du moment où elle est excessive et quand elle devient la seule solution dont le sujet dispose pour supporter la souffrance psychique. Elle devient à la fois remède et poison et cette forme d’automédication représente un danger pour la psyché et pour le soma.

[1] Jeammet, P., « Les conduites addictives : un pansement pour la psyché », in Les addictions, sous la direction de S. Le Poulichet, Paris, PUF, 2000, p 103

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